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Les nuits acides

mai 31, 2008

Jour -204

Il me dit que c’était dans les immenses cuves qu’on y faisait fondre les beaux jours. Celles où la fumée disperse son odorante dégueulasserie sur le bord de certaines routes. Je ne l’écoutais pas vraiment, j’avais le regard ailleurs. Les gouttes glissaient sur le dos de la marquise pour s’effondrer sur la table de la terrasse. Je me demandais quelle proportion d’acidité il aurait encore fallu pour qu’elle fasse fondre la table. Il y eut un temps où l’on en parlait beaucoup des pluies acides. Ce n’était peut-être qu’une mode, comme on voit de moins en moins d’affreuses sandales Crocs calfeutrer nos routes ou tout simplement que ce n’est que ce qui est le plus alarmant qui fait les manchettes. Les changements climatiques ont surement relégué aux oubliettes ces pluies hallucinogènes.

Il cracha dix ans d’amertume devant moi dans un graillon qui semblait décrire son état d’esprit peu jovial. Il en avait refoulé des idées et des désirs dans cette gorge cultivée à la fumée de clope. On pourrait lire l’avenir beaucoup plus facilement dans ce genre de crachat que dans les lignes de la main. Il y avait entre autres cette femme qu’il avait perdue et ces enfants qui l’avaient renié. Des lits improvisés tous aussi inconfortables les uns que les autres. Des repas de ruelles commerciales aux relents de mauvais pourboire. Je me suis mis à l’écouter avec plus d’attention parce que c’est probablement ce que je pouvais lui offrir de mieux.

Il me raconta les nuits froides en mots givrés, les safaris-photos imaginaires dans Hochelaga-Maisonneuve, ses châteaux de papiers journal au parc Lafontaine et ses bains de minuits dans les lacs artificiels quand les gens s’endorment et que les loups silencieux arpentent les parcs. Je ne pus m’empêcher de remarquer dans son visage les affres des nuits acides. À la lumière du jour, je voyais bien qu’il n’était pas seulement en train de vieillir. Il fondait à vu d’œil et j’étais un récipient qui ramassait une minime partie de sa mémoire. Il fondait beaucoup plus vite que les tables de plastique sur la terrasse envahie par les pluies urbaines. Ses jours se comptaient sur les dix doigts du destin et la mort le tenait en joue comme on le ferait avec une proie immobile. Ses mots glissaient en rigole sur le dos des passants imperméables, nourrissants la terre des jardins communautaires.

Mood musical: Radiohead – Fake Plastic Trees
Pilosité faciale: 9 jours
Taux d’amabilité: fondant
Taux de dérision: acide

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