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Marguerite

mars 22, 2008

Jour -275 

J’étais au Coyote quand je l’ai vu entrer, entre deux pages d’un roman que je lisais. Elle avait une canne à la main supportant sa solitude. Il y avait dans son visage le reflet des souvenirs qui rongent l’être jusque dans ses plus profondes cicatrices invisibles. Ses yeux avaient vu la chute de bien des murs, dont celui de Berlin, dont celui de son mari, mort dans des circonstances tout à fait naturelles. Dans le recoin d’un Rosemont silencieux, dans la demi-misère qu’est l’isolement avec juste assez de sous pour rejoindre le paradis sans escales. Marguerite qu’elle s’appelait, comme la fleur si jolie qui passe inaperçue parmi les roses, les jonquilles et les oiseaux du paradis.

Il n’y avait rien de méchant, dans cette femme. Elle s’accrochait comme elle pouvait à la vie. Chaque fois que la serveuse passait auprès d’elle, ses questions fusaient de toute part. Si banales, mais si près de la poésie silencieuse qu’inspire un appartement vide. Vide de tout hormis les spectres du passé imprégné dans les meubles et les murs. Du café décaféiné jusqu’au jambon déjambonisé recouvert d’un sirop d’érable désérabelisé. Tout était un prétexte à question et la serveuse d’une patience d’ange répondait sérieusement à tout comme si sa vie en dépendait… c’était probablement sa première journée. Elle m’agaçait au départ, mais je me suis vite attaché à son personnage. Les expressions de son visage s’imprégnaient dans ma tête, se mélangeaient à mon passé. Je repensais à ma grand-mère qui avait vécu dans ce même Rosemont, il y a plusieurs années avant qu’elle ne s’éteigne. Je ne l’avais pas assez connu. Par contre, j’avais le souvenir d’une femme très vive d’esprit et d’un regard qui transperce l’âme comme si elle arrivait à deviner ce qu’il y avait à l’intérieur des gens.

Au moment de mon départ, je suis passé près d’elle silencieusement sans vouloir réveiller en elle le désir de s’exprimer. Perplexe, elle m’a regardé et m’a dit d’un ton tout à fait naturel :

— Je t’ai déjà vu toi. Tu es un écrivain connu, hein? J’ai vu que tu me dévisageais, est-ce que tu vas parler de moi dans ton prochain roman?

J’ai bien vu qu’elle me prenait pour quelqu’un d’autre. Je n’étais qu’un simple observateur indiscret très loin de ce qu’elle s’imaginait. Bien que dans mes plus grands fantasmes, je me voyais déjà lui faire une dédicace personnelle sous la couverture d’un roman à peine achevé.

— Oui madame, est-ce que vous me permettez de parler de vous dans mon prochain livre?

— Oui, mais seulement si tu n’oublies pas de leur dire que je m’appelle Florence comme « La ville des fleurs ».

— Avec plaisir Marguerite, je leur dirai.

Je suis sorti sur la rue, le vent du printemps me giflait comme un hiver trop long. Dans ma tête fleurissait une marguerite, entre deux carrés de trottoir, sur une rue très passante où les gens la contournaient, sans l’ombre d’un regard. Je l’aurais bien cueilli pour la mettre entre deux pages d’un roman, mais je n’étais pas un écrivain. Je l’ai laissé dans mon esprit, lui espérant une meilleure fin.

Pilosité faciale: 6 jours
Taux d’amabilité: ailleurs qu’ici
Taux de dérision: dans un soupir

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6 commentaires

  1. C’est quoi cette drôle de manie qu’ont les gens de penser qu’il suffirait de poser nos mots sur leurs blessures pour qu’elles s’effacent, comme si le simple fait de gratter du papier changeait tous les maux de place. Si c’était ainsi, on aurait, alors, écrit qu’une fois!


  2. Ce billet est du gâteau, j’en aurais pris une autre part…


  3. Je constate Volage que tu as la dent sucrée!!;)

    Tu le préfères au chocolat ou au sucre à la crême?


  4. @Alcolo Et une chance qu’on n’écrit pas qu’une seule fois.


  5. Bien moi je trouve que tu as autant de talent qu’un vrai écrivain.


  6. […] me regarde droit dans les yeux : « Oui, tu étais là ! J’en suis sûr. J’ai lu ton billet Marguerite. C’était ma première journée, je ne pouvais pas oublier cette dame qui posait autant de […]



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